Entrée de la Casa del Té

La femme qui parlait avec les plantes

Son téléphone coincé entre l’oreille et l’épaule, elle négocie la marchandise qui doit entrer ou sortir de son entrepôt. D’une main, elle donne des ordres aux ouvriers pour peser ou emballer les racines de jalapa qu’elle vient d’inspecter. Sa conversation avec un acheteur est à peine terminée qu’elle se penche au-dessus d’un sac de camomille pour en vérifier la qualité. Cette petite femme mexicaine qui s’active sans relâche, c’est Gloria.

Déjà enfant, elle voulait connaître les secrets des plantes. Son rêve était d’en semer partout quand elle serait grande. La hierba de Santa María ou hierba Santa (camomille) était fort utile dans son village. Seule plante à pousser près de chez elle, les gens l’infusaient pour la boire lorsque l’assiette était vide.

Gloria a toujours eu l’idée de créer des mélanges pour renforcer le pouvoir des plantes. Pour elle, ce sont comme des familles. Ensemble, elles sont plus fortes. Personne ne lui a transmis ses connaissances. Elle qui avait l’instinct des plantes, a étudié, observé, essayé.

Puis un jour, elle a rencontré Raúl qui partageait la même passion. Lui, il tient tous ses secrets de son père. Il sait comment faire pousser camomille, citronnelle, menthe, jasmin et tout ce qui est nécessaire à sa femme pour fabriquer thés et tisanes. Il traite ses plantes, et la terre qui leur permet de grandir, avec bienveillance et respect. Ici, il n’y a pas de chimie. Il applique le savoir transmis par les générations passées.

Gloria consigne tout ce qu’elle apprend et tout ce qu’elle crée dans son carnet rouge. « Quand je dors, je visualise tout dans mes rêves », m’explique-t-elle. Ensuite, elle expérimente ce que la nuit lui a apporté. Si sa vision se révèle être un mélange bénéfique, alors elle prend place dans son cahier. Tout y est documenté, de la quantité à la manière de le préparer jusqu’aux bienfaits. Chaque combinaison est décrite avec poésie. Chacune est chargée d’une intention. Chaque tisane à son nom : Frescaté, Amor de rosas, Cielo rojo.

À l’occasion, des femmes viennent lui offrir leur vieille théière. Chacune possède son histoire et porte son lot de souvenirs, souvent trop lourds pour être gardés dans la maison. Gloria accueille chacune d’elle comme une âme qu’elle met en valeur dans sa boutique.

C’est cette compassion et cette bienveillance qu’elle partage avec ses mélanges de plantes.

Pour Gloria, le thé transporte des sentiments qu’on veut parfois faire taire. Accepter de faire l’expérience d’une tasse de ses concoctions, c’est s’autoriser à reconnecter avec qui l’on est et ce que l’on ressent. Cette expérience ne commence pas au moment de boire. Elle débute avec la préparation. On touche les herbes que l’on s’apprête à infuser. On fait chauffer de l’eau, juste à la bonne température. On choisit la quantité qui va déterminer le goût et la force. Il faut accepter de prendre le temps.

Gloria conçoit le thé comme un moyen de transmettre son énergie et sa passion aux autres. Cette motivation la fait avancer, créer et rechercher l’accord parfait. Elle me le répète quelques fois : « Sans passion, nous ne sommes rien. Sans ce moteur, nous ne sommes rien. Nous mourons de tristesse ». C’est tout cela que Gloria met dans ses mélanges.

Sa fille Fabiola est allée en Inde pendant 10 ans. Il y a quelques mois, elle en est revenue avec mari et fils, en plus d’avoir développé l’importation de thé vers le Mexique pour compléter les créations de sa mère.

Sarah, une autre de ses filles, vit à Montréal. Je l’ai rencontrée sur un marché en 2018. Elle vend les produits de l’entreprise familiale. Sa passion m’a emballée. Puis j’ai goûté à ses préparations. Elle est devenue ma « dealeuse » de thés et tisanes. On se retrouve à la sortie du métro et elle me donne mes sachets. Elle me fait découvrir les nouvelles créations de sa maman. Par-dessus tout, Sarah veut partager des saveurs, des histoires, des bienfaits.

Elle connaît mon amour du Mexique et de sa culture. Quand je lui ai dit que je repartais dans son pays, elle m’a tout de suite envoyé l’adresse de ses parents. Ça faisait longtemps qu’elle me parlait de sa maman. J’avais hâte de rencontrer cette femme qui me fait vivre des expériences à distance, simplement avec une tasse de thé.

C’est donc par un vendredi de décembre 2021, que nous sommes arrivés à La casa del té[1], à Atlixco, dans l’état de Puebla. C’est une belle maison jaune, évidemment entourée de plantes. Deux gros entrepôts occupent le terrain. Des tables de séchage sont installées au soleil. Aujourd’hui, c’est de la camomille qui est étalée sur les claies. Au loin, on aperçoit le volcan Popocatépetl. Une jeune femme nous accueille et nous prépare une tasse de chaï. Raúl arrive. Il nous fait découvrir le jardin qui entoure la Casa del té : jasmin, moringa, aloe vera, menthe, lavande, romarin côtoient citronniers et dattiers.

C’est ici, quelques minutes plus tard, que nous rencontrons Gloria, la femme qui parle avec les plantes.

 

[1] L’entreprise familiale s’appelle Mex Tea. Ce nom ne signifie pas seulement Mexican Tea, mais aussi Mescla de hierbas – mélange de plantes.

***

Si vous voulez en savoir plus sur Mex Tea : http://www.mexteaherbs.com.mx/

Si vous voulez commander thés et tisanes au Québec, vous pouvez contacter Sarah, par SMS ou Whatsapp : 438-501-8122

One thought on “La femme qui parlait avec les plantes

  1. Vraiment toute une expérience que cette visite. Cela me rappelle un peu la cérémonie du thé japonaise mais sans tout l’aspect super codifié. C’est plus personnel chez cette femme; sa propre recherche et passion. Je nous souhaite tous de prendre ce temps qui file et d’en créer des petits moments comme ceux que vous avez passés. Cela me semble comme une recette de sagesse. Merci de partager!
    J’m’en vais m’faire un ‘tite tasse!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *