Control migratorio

Oaxaca nous voilà ! L’autoroute Puerto Escondido-Oaxaca de Juáres est enfin en service. Il y a des années que tout le monde en rêve. On peut maintenant rejoindre la capitale de cet État mexicain en moins de trois heures au lieu de neuf. À nous les musées, les galeries d’art, et surtout, les librairies. Nous adorons Puerto Escondido, mais l’ouverture de cet axe va nous permettre des escapades culturelles. En bon québécois, on capote !

En ce vendredi matin de février, à voir les petits sacs de voyage de nos compagnons de route, nous ne sommes pas les seuls à vouloir nous échapper de la côte pour le weekend. Départ de nuit, à 4 h.

Nous embarquons dans un bel et grand autobus pour le prix modique de 299 pesos soit 24 $.

La route est douce. Je somnole, bercée par les courbes. Je regarde mon téléphone : nous arrivons dans 45 minutes.

Soudain, nous ralentissons. Il y a des gyrophares de police, des voitures garées sur le bas-côté. Y aurait-il un accident ? Nous nous arrêtons.

Une femme portant l’uniforme des services d’immigration mexicains monte à bord. Elle annonce : « control migratorio ».

Elle passe devant nous sans même nous jeter un coup d’oeil et se dirige vers le fond de l’autobus. Après quelques instants, des femmes, un sac à dos aussi gros que le mien pour mon weekend, se lèvent et parcourent l’allée vers la sortie. Elles avancent la tête haute, le regard droit. Mes yeux croisent ceux de l’une d’entre elles. Je ne décode rien ; pas de peur ni de colère. Aucune larme. Peut-être de la résignation ? En tout cas, beaucoup de dignité. Pourtant, elle sait ce qui l’attend : détention, expulsion, violence.

Les femmes s’alignent sous notre fenêtre le long du bus alors que les lumières du matin commencent à poindre au milieu de l’immensité désertique de l’état d’Oaxaca. Leur voyage vers le Nord s’arrête ici.

L’agente d’immigration revient vers la sortie. Je lui tends mon passeport, pour le principe. Elle ne le regarde même pas. Je n’ai aucun intérêt pour elle. J’ai la bonne couleur de peau, la bonne origine. Je ne sais pas comment protester, comment dire que je ne suis pas indifférente, que ce n’est pas normal, que je sais ce qui se trame, qu’elles ont droit elles aussi à une vie meilleure, que c’est INJUSTE.

Alors je lui demande seulement ce qui va se passer pour ces femmes. Elle répète : « control migratorio ».

Le temps que j’aille aux toilettes au fond du bus et à mon retour, elles ont disparu. Je m’assois et l’on repart comme si rien n’était arrivé. Elles ne verront pas Oaxaca.

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Les migrantes et migrants qui se dirigent vers le Nord traversent l’État d’Oaxaca. Mi-janvier 2024, une caravane de quelques milliers de personnes appelée « Exodus for poverty » a fait escale dans la ville d’Oaxaca de Juáres, la capitale. Ces marcheuses et marcheurs, dont beaucoup de mineurs, portaient des banderoles « Nous ne sommes pas des criminels, nous sommes des travailleurs internationaux »[2].


[1] La photo qui illustre cet article est celle d’un collage sur un mur de la ville de Oxaca de Juáres réalisé par Subterráneos. Subterráneos est un « collectif qui encourage les jeunes, par le biais d’une école, d’un atelier ou d’une galerie, à rendre visibles les questions sociales. » Pour en savoir plus : https://www.facebook.com/Subterraneoss

[2] The Oaxaca Post. (11 janvier 2024). «Caravan arrives in Oaxaca». [Https://theoaxacapost.com/2024/01/11/caravan-arrives-in-oaxaca-2500-migrants-advance/] (Consulté le 12 février 2024)

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